
Troisième République
<6>
la constitution d'un empire colonial
extrait tiré de la version démo

- Rappel:
La colonisation, de la Révolution française au Second Empire
Pendant la Révolution, la suppression de l'esclavage (février 1794) ramène Haïti à la France, qui reconnaîtra l'indépendance de la partie occidentale de l'île en 1815. Quant à la Louisiane, elle est vendue aux États-Unis par Napoléon en 1803 (traité de Paris). .
Au total, et comparé au domaine anglais contemporain, le domaine colonial français restait bien limité en 1850. Il comprenait: 1° les débris de l'ancien empire colonial, c'est-à-dire Saint-Pierre et Miquelon, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, en Amérique; les comptoirs du Sénégal, en Afrique; l'île de la Réunion, dans l'océan Indien; les cinq comptoirs hindous, en Asie; 2° les acquisitions de la Monarchie de Juillet: l'Algérie, les comptoirs de la Côte d'Ivoire et du Gabon, Mayotte et Nossi-Bé - aux abords de Madagascar -, quelques îles du Pacifique, dont Tahiti. À l'exception notable de l'Algérie, il faudra attendre le Second Empire (1852-1870) pour qu'une nouvelle entreprise coloniale soit lancée.
De 1852 à 1860, le gouvernement impérial fit preuve d'un large esprit d'entreprise, sous l'impulsion des marins- soucieux d'établir des points d'escale et des missionnaires catholiques désireux d'assurer le plus grand succès possible à leur oeuvre d'évangélisation. Avec la montée de la révolution industrielle, les marchands, financiers et industriels, très entreprenants, se mettent à investir outre-mer avec succès percement du canal de Suez, en Égypte, chemins de fer dans le Levant (Liban, Syrie) , et estiment qu'un empire colonial agrandi pourrait constituer une source de profits considérables pour la France. L'expansion commence alors en Afrique de l'Ouest (Sénégal), en Algérie et surtout en Indochine (1863-1867). Mais d'autres problèmes - difficultés européennes ou expédition du Mexique - détournèrent, par la suite, plus ou moins Napoléon III des questions coloniales. Cependant l'expansion ne cessa pas, grâce aux initiatives de certains administrateurs locaux, le commandant du génie Faidherbe au Sénégal, les amiraux qui gouvernaient la Cochinchine.
Après sa défaite de 1871, la France traversa, dans le domaine colonial comme sur le plan de la politique internationale, une période de « recueillement», qui se prolongea jusque vers 1880. Il y eut moins d'initiatives gouvernementales encore que sous Napoléon III de 1860 à 1870. Le gouvernement privilégiait le renforcement intérieur. Le pays se remettait de ses pertes, dont la plus lourde était celle de l'Alsace-Lorraine dont un certain nombre d'habitants, ne voulant pas devenir Allemands, choisiront d'aller s'installer en Algérie. Seules des initiatives privées ( ainsi les missions de Savorgnan de Brazza) marquaient la présence de la France. Puis les républicains, satisfaits d'avoir enfin établi solidement la République, se lancèrent délibérément dans la voie, alors toute nouvelle, de l'impérialisme pour réaffirmer la puissance nationale et assurer de nouveaux débouchés et des matières premières au pays.
- La grande expansion (1879-1910):
- L'essor de l'impérialisme français (1880-1885):
- Gambetta osa rompre avec la politique de recueillement, souhaitant que la France vaincue mais non ruinée puisse reprendre son rang dans le monde. Il fallait selon lui "sortir du rond autour de la question d'Alsace-Lorraine". Il mit son influence et son prestige au service de l'action coloniale; il fut le véritable inspirateur de l'expédition française en Tunisie qui aboutit à l'occupation de ce pays (1881). Après la Tunisie, l'expansion française au Maghreb a visé le Sahara algérien, dont l'occupation devait assurer à la fois la sécurité de l'Algérie vers le Sud et la liaison avec les nouvelles colonies de l'Afrique Noire. On occupa dès 1882 Aïn-Sefra et les oasis du Mzab (puis il y eut, pendant vingt ans, un temps d'arrêt. Les opérations décisives eurent lieu à partir de 1900).
- Jules Ferry, soucieux par-dessus tout de politique intérieure, se montra d'abord plus réservé que Gambetta et ne le suivit qu'avec hésitation, mais il devint bientôt, à son tour, un partisan ardent de l'expansion; par son initiative et grâce à sa ténacité, le domaine français s'agrandit, entre 1883 et 1885, de l' Annam et du Tonkin, en même temps que l'occupation ou la conquête du Congo, du Soudan (Mali) et de Madagascar était amorcée. Ferry, par ailleurs, fut le principal théoricien de l'impérialisme français; il fut le premier à en dégager les principes fondamentaux et les buts essentiels. Chez le républicain Jules Ferry reviennent, fréquemment, ces comparaisons entre une royauté qui sacrifie les colonies et une république qui par l'expansion coloniale fera la grandeur de la France, entre l'Empire qui a fait perdre deux provinces et la République qui a donné deux colonies. Jules Ferry et Leroy-Beaulieu ont fortement souligné les arguments économiques: les colonies sont des placements de capitaux. "Les capitalistes courent [...] de moindres risques dans les colonies qui sont des prolongements de la métropole" (Leroy-Beaulieu). D'autre part, les mesures protectionnistes tendent à fermer les marchés étrangers; les colonies offrent "à nos sociétés des matières premières à bas prix" et constituent "de nouveaux marchés pour le débit des produits manufacturés d'Europe" (Leroy-Beaulieu) "La politique coloniale est fille de la politique industrielle" (J. Ferry). [...] Enfin l'expansion coloniale est une garantie contre les troubles sociaux. Pour Jules Ferry il faut, grâce aux colonies, trouver de nouveaux consommateurs. Faute de quoi, c'est "la faillite de la société moderne".
- La politique coloniale de 1885 aux années 1900
- En 1884, Bismarck, jusque-là intéressé par les seuls problèmes européens, se rallie à l'idée de protéger les marchands allemands en Afrique et propose une conférence à Berlin (novembre 1884 - février 1885) à laquelle participent les principaux Etats européens, afin de régler les problèmes du commerce dans le bassin du Congo, zone de liberté commerciale où la navigation sur le fleuve est permise à tous. Dans l'"Acte final" de cette conférence, après avoir défini le bassin du Congo, il fut décidé qu'un territoire ne pourra pas être possédé si il n'est effectivement occupé et si une autorité officiellement notifiée aux autres puissances ne s'y exerce pas; on établit l'obligation de respecter le libre-échange pour toute puissance colonisatrice, même en cas de guerre. Cela dissocie la mainmise politique de l'exploitation économique. La création de l'Etat libre du Congo (1885) avec Léopold II pour souverain, permet d'établir une zone tampon entre les grandes puissances, pour autant les points de tension restent nombreux.
L'acte, qui n'autorise aucun partage, le déclenche dans les faits. Dès lors, dans une course de vitesse, la France entreprend de constituer un vaste empire, de la Méditerranée à l'Afrique occidentale. C'est l'apogée de l'expansion coloniale, dans laquelle toutes les grandes puissances européennes se jettent avec fièvre ( ce partage sera profondément remanié après la Première Guerre mondiale avec répartition entre les Alliés des colonies allemandes) y compris l'Allemagne dès 1888 avec le nouvel empereur Guillaume II qui remit en cause la stratégie de Bismarck ( qui fut congédié en 1890).
- Parmi diverses initiatives visant à appuyer et développer la conquête coloniale, les "gambettistes" et les coloniaux de Paris fonderont même en 1892 le PCF - Parti colonial français -, un groupe parlementaire qui compta jusqu'à 112 députés et qui devint le plus important après le groupe agricole; son président Eugène Etienne (1892-1914), député d'Oran, leader de ce parti fut d'ailleurs Sous Secrétaire d'État aux colonies, un ministère dont la création en 1887 souligne la prise de conscience des leaders politiques de l'importance de la question coloniale. Cependant l'opposition à la politique d'expansion persista. Elle fut dès lors conduite surtout par les socialistes, adversaires par principe du «colonialisme», dans lequel ils voyaient un intolérable moyen d'oppression ; leur principal porte-parole fut, à partir de 1900, le grand orateur Jaurès: il ne cessa de dénoncer avec vigueur, à la tribune de la Chambre comme dans ses articles de L 'Humanité, les « louches spéculations financières» qui se tramaient, disait-il, derrière les diverses entreprises de colonisation.
- En dépit de cette opposition, la politique coloniale resta toutefois entreprenante et de nouveaux résultats substantiels furent obtenus tant en Afrique qu'à Madagascar et en Extrême-Orient, de 1890 à 1914. La présence fréquente dans les gouvernements d'anciens collaborateurs de Ferry explique en partie cette persévérance mais les gouvernements furent surtout encouragés et soutenus par le revirement de l'opinion publique qui, longtemps indifférente aux questions coloniales ou même hostile aux expéditions, s'y montra en effet plus favorable dès lors que la colonisation commença à se révéler payante. La constitution d'une armée coloniale de métier (1900) fit aussi disparaître la crainte qu'on avait de voir les appelés du contingent participer à des campagnes outre-mer.
- Dans la course aux territoires, l'affrontement entre la France et l'Angleterre prend un tour important avec la crise de Fachoda durant l'été 1898. La France voulait relier ses possessions de Dakar avec Djibouti : axe est-ouest. La Grande Bretagne, elle, voulait créer un axe sud-nord par le chemin de fer qui devrait joindre Le Cap au Caire. Le problème se situe au Soudan. La Grande-Bretagne est en Egypte depuis 1882, elle entreprend la conquête du Soudan qui commande le Nil, le général Kitchener reçoit cette mission.
En Juillet 1896, le gouvernement français envoie une expédition commandée par Marchand, elle part du Gabon, vers le haut Nil, le 10 juillet 1898, Marchand atteint Fachoda, y installe un fortin, proclame le protectorat de la France sur la région. Kitchener qui a écrasé les troupes du Mahdi arrive à son tour devant Fachoda le 19 septembre 1898. Il réclame l'évacuation des français, Marchand refuse. De part et d'autre de la Manche, le nationalisme se déchaîne. Delcassé ne veut pas l'affrontement avec l'Angleterre, le 3 novembre 1898, Marchand reçoit l'ordre d'évacuer. Le 21 mars 1899, la France renonce aux sources du Nil; une vague d'anglophobie déferle sur la France. Il n'y aura pas d'Afrique centrale française.
Le 8 avril 1904, un accord franco-anglais sur les colonies est signé, cela jette les bases de l'Entente Cordiale. La France reconnaît la possession de l'Egypte par l'Angleterre, cette dernière appuie la France dans son entreprise de conquête du Maroc. L'Entente Cordiale règle de vieux conflits. La France a rétablit une alliance avec la Russie. A partir de 1904-1905, le système d'isolement de la France conçu par Bismarck est rompu.
- l''organisation générale
Le problème d'une organisation générale de l'empire français ne s'est guère posé, en fait, qu'après 1885.
En Extrême Orient, à l'Union indochinoise, constituée en 1887 par la réunion du Cambodge, de l'Annam, du Tonkin et de la Cochinchine, vint s'ajouter le Laos en 1893. En Afrique, en1895 fut crée l'AOF ( Afrique-occidentale française) gouvernement général groupant en une fédération les territoires du Sénégal, de la Mauritanie, du Soudan (le Mali), de la Haute-Volta (aujourd'hui Burkina Faso), de la Guinée française, du Niger, de la Côte-d'Ivoire et du Dahomey (aujourd'hui Bénin). Sa capitale était Dakar. Madagascar eut son gouvernement général en 1897 et en 1910 ce fut le tour du gouvernement général de l'AEF (Afrique équatoriale française) basé à Brazzaville et groupant en une fédération les quatre territoires français de l'Afrique équatoriale: Gabon, Moyen-Congo (aujourd'hui République du Congo), Oubangui-Chari (aujourd'hui République centrafricaine), puis Tchad.
A la différence des dominions britanniques, ces quatre gouvernements généraux constituèrent seulement des cadres administratifs. Il n'y eut ni parlement ni gouvernement responsable. En 1912, le protectorat sur le Maroc parachève la conquête du Maghreb.
Pour donner une plus grande cohésion aux divers éléments que le domaine d'outre-mer comportait : un secrétariat d'État aux colonies, dépendant du ministère de la Marine, fut créé en 1887 et confié à l'un des chefs du «parti colonial», Etienne, député d'Oran ; un Conseil supérieur des Colonies - comprenant les sénateurs et les députés coloniaux ainsi que les délégués des colonies sans député - fut organisé en 1890 ; enfin un ministère des Colonies fut établi en 1894.
Dans l'ensemble, cependant, les résultats restèrent très incomplets ; en 1914, par exemple, les territoires français d'outre-mer continuaient à dépendre, pour leur administration ou leur surveillance, de trois ministères différents: celui des Colonies, celui des Affaires étrangères- pour les protectorats - et celui de l'Intérieur - en ce qui concernait l'Algérie.
En fait, l'empire français apparaît comme une mozaïque de systèmes administratifs. Seule constante: la volonté de l'Etat d'affirmer son autorité. Toutes les revendications d'autonomie des indigènes sont sévèrement réprimées. Sur le plan économique, l'esprit de domination rêgne également. L'économie des colonies s'organise en fonction des besoins de la métropole. En matière d'équipements, des travaux sont réalisés, notamment les réseaux routiers du Maghreb. La production agricole connaît un net développement. Mais cette économie demeure déséquilibrée. Elle se concentre surtout autour des villes, et ne concerne que certains secteurs. L'industrie est sacrifiée. L'Afrique noire et Madagascar sont particulièrement négligés.
Au total, de 1880 à 1919 (Traité de Versailles), ce sont le Gabon, la Tunisie, le Sahara, le Tchad, la Mauritanie, le Soudan, la Haute-Volta, le Dahomey, le Niger, le Tonkin, l'Annam, la Somalie, Djibouti, Madagascar, les Comores, la Polynésie, les Nouvelles Hébrides, le Maroc, le Togo, le Cameroun, le Liban et la Syrie qui passent, sous diverses formes (colonies, protectorat, mandats de la société des Nations), sous la souveraineté française.
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Gérard Fourestier
Professeur Académie de Nice (France)
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